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Podcast : « Histoires du féminisme à Rennes »

Des pionnières de la Belle Époque au séisme #MeToo en passant par le combat pour le droit de vote, pour l'avortement ou les luttes sociales pour l'égalité... Revivez l'histoire mouvementée du féminisme à Rennes.

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Bonjour, c'est Ronan Le Mouhaer. Avec Raconte-moi Rennes, je vous propose de découvrir quelques grands moments de l'Histoire de notre ville.

La scène se passe quelque part à Rennes, au tout début des années 1970. Des femmes montent dans un bus. L'ambiance est lourde, le temps froid et humide, la nuit tombante. Ces femmes partent en car pour les Pays-Bas, où elles vont se faire avorter, cet acte médical étant alors interdit en France. Certes, quelques faiseuses d'anges pratiquent clandestinement dans le chef-lieu du département d'Ille-et-Vilaine, mais les risques pris par les patientes sont considérables et les complications fréquentes. C'est cette réalité qui explique, par bien des égards, le développement d'un fort mouvement féministe dans le dernier tiers du XXᵉ siècle. À Rennes, toutefois, les femmes n'ont pas attendu les années 1960 pour partir en lutte. 

Histoire de féminisme à Rennes 
L'histoire du mouvement féministe se déroule en vagues. La première émerge peu ou prou à la Belle Époque et a pour objet la conquête des droits civils et politiques. Parmi les grandes figures de ce féminisme de la première vague qui marqua Rennes, on peut mentionner la journaliste Caroline Rémy, dite Séverine. Première femme à diriger en France un grand quotidien, Le Cri du Peuple, elle vient en Ille-et-Vilaine pour couvrir la révision du procès du capitaine Dreyfus en 1899. Autre figure rennaise de ces pionnières du féminisme, Louise Bodin, surnommée « la Bolchévique aux bijoux», du fait de son engagement politique. Née à Paris et arrivée en Bretagne à la suite de la nomination de son mari, le professeur Émile Bodin, à la faculté de médecine de Rennes, elle est d'abord une femme de lettres et publie, en 1914, quelques semaines avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Les Petites Provinciales, une compilation de scènes de vie saisies entre la capitale et l'Ille-et-Vilaine, un portrait au vitriol de la société d'alors. Déjà, la personnalité de l'auteure ne laisse pas la presse insensible, et un journal l'a décrite en juillet 1914 comme étant « féministe et même féministe d'avant-garde dans ce que ce terme implique de haute culture ». Parallèlement à sa carrière littéraire, Louise Bodin assure la rédaction en chef de l'hebdomadaire féministe La Voix des femmes, tout en contribuant régulièrement au Populaire et à l'Humanité, des journaux de gauche.

Le parcours de Louise Bodin rappelle en définitive combien il est nécessaire de nuancer l'idée selon laquelle la Grande Guerre aurait été émancipatrice pour les femmes, celles-ci étant obligées de prendre la place au travail de leur mari parti aux tranchées. Il importe en effet de souligner que les femmes ont toujours travaillé. Mais, aidant à la ferme, tenant la caisse à la boulangerie ou à la boucherie, elles ne sont pas nécessairement salariées et sont, de ce fait, peu visibles. Certes, entre 1914 et 1918, les femmes investissent de nouveaux territoires du marché du travail, en faisant des métiers d'hommes. Mais peut-on véritablement ériger la munitionnette en figure de l'émancipation quand on sait que ces tourneuses d'obus sont astreintes à des journées interminables dans des conditions d'hygiène et de sécurité déplorables, le tout pour un salaire de misère et, bien entendu, sans la moindre liberté de faire valoir leurs droits ? À l'arsenal de Rennes, elles sont plusieurs milliers. Dans ce cas, sans compter que sur les chaînes de travail, les femmes demeurent au bas de l'échelle. Le moindre poste à responsabilité, la moindre fonction de vérification ou de contrôle est confiée à un homme, un affecté spécial que l'on aura fait revenir exprès des tranchées. Enfin, il convient de rappeler que, sitôt l'armistice signé, les femmes sont licenciées sur le champ et renvoyées dans leur foyer. Les deux conflits mondiaux contribuent en fait à renforcer l'assise du masculin, alors que, et cela est très paradoxal, les hommes ne sont pas, loin de là, épargnés par la guerre. Revenus certes vainqueurs dans leur foyer, les Poilus, quand ils ne sont pas atrocement blessés, rentrent traumatisés par l'expérience des tranchées. Quant aux jeunes FFI, ils peinent à parvenir à faire oublier les stigmates de la défaite de 1940, sans parler des horreurs de la captivité et de la déportation. 1945 marque toutefois un réel tournant pour les femmes en France, puisque c'est cette année qu'elles obtiennent enfin le droit de vote, 25 ans après les Américaines, 27 après les Britanniques.

La seconde vague de féminisme émerge, elle, avec les années 1960 et s'incarne dans les corps. Ce sont les combats pour la libération sexuelle, pour les droits à la contraception et à l'avortement. Originaire de Cherbourg, Clotilde Vautier incarne ces générations de femmes dont la vie est mise en danger par une législation d'arrière-garde. Mère de deux enfants, cette jeune artiste peintre dont la carrière est alors en pleine ascension décède le 10 mars 1968 des suites d'un avortement clandestin. À Rennes, la mobilisation féministe en faveur de l'avortement s'articule autour de trois pôles, que sont le Planning familial d'une part, les associations Choisir la cause des femmes (fondée en 1971 par l'avocate Gisèle Halimi) et le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, le MLAC, d'autre part. L'historienne Lydie Poré, qui est la grande spécialiste de l'histoire du féminisme à Rennes, rappelle que cette structuration n'a rien d'exceptionnel et qu'on la retrouve dans bien d'autres villes. Ceci n'exclut toutefois pas quelques spécificités propres au chef-lieu du département d'Ille-et-Vilaine. C'est ainsi, par exemple, qu'il faut attendre 1965 pour que Rennes se dote d'un planning familial à l'initiative d'un ingénieur d'EDF, militant du syndicat Force ouvrière et franc-maçon, André Kahn. Cette association a pour mission d'assurer la diffusion d'informations sur la contraception auprès de la population, une tâche pas nécessairement évidente dans un département où plus de 60 % des habitants déclarent encore aller à la messe le dimanche. Sans doute est-ce d'ailleurs cette forte pratique religieuse qui explique le relatif retard de Rennes en la matière. À Brest, Saint-Brieuc ou encore Lorient, ces associations sont créées entre 1961 et 1964. Toutes agissent d'ailleurs dans une sorte de semi-clandestinité puisque, jusqu'à l'adoption de la loi Neuwirth à la fin de l'année 1967, tant la contraception que l'information relative à cette dernière restent rigoureusement interdites.

Le Mouvement de libération des femmes, le MLF, est, semble-t-il, peu présent au sein du chef-lieu du département d'Ille-et-Vilaine. On y retrouve par contre des groupes femmes, espaces non-mixtes de discussion où l'on parle de sexualité, mais également de violence, de répartition des tâches domestiques ou encore de rapport aux hommes dans le monde du travail. À Rennes, on dénombre plusieurs groupes femmes. Le premier apparaît en 1972 à Cleunay. D'autres se créent à la maison de quartier Villejean et au sein de la MJC La Paillette, mais aussi à Beaulieu ou encore à la faculté de droit. Le lycée Joliot-Curie accueille également un groupe femmes au cours de l'année scolaire 1973-1974. 

En parallèle, le mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception à Rennes est actif. Le 17 avril 1974, le groupe organise à la salle de la Cité la projection illégale du film Histoires d'A, qui milite pour la libéralisation de l'avortement et de la contraception. Dès sa sortie quelques mois auparavant, le film a été interdit à la diffusion. Tout comme son affiche d'ailleurs, interdite pour « goût », « sein agressif » et « exhibitionnisme de la maternité ». C'est donc bien d'une véritable effervescence dont il s'agit, vaste mouvement alimenté par les deux points névralgiques que sont les librairies La Dialectique sans peine, située rue Leperdit, et Le Monde en marche, magasin localisé rue du Maréchal-Joffre, puis rue Vasselot, jusqu'en 1979, année de son déménagement rue Saint-Georges. Là, on peut se procurer la revue féministe Le Torchon brûle, éditée par le MLF, mais également des publications étrangères ainsi que les ouvrages d'auteures tels que Simone de Beauvoir, Benoîte Groult ou encore l'égérie Black Panther Angela Davis. On peut aussi y trouver des tracts et des affiches permettant de se tenir au courant de l'actualité militante locale ou tout simplement de débattre et de mettre en place de futures actions. Politique, le mouvement féministe est aussi indissociable d'une vaste production culturelle dont Rennes est pleinement partie prenante.

La mort de Georges Pompidou le 2 avril 1974, puis l'élection dans la foulée à la présidence de la République de Valéry Giscard d'Estaing marquent l'ouverture d'une nouvelle ère. Ministre de la Santé, Simone Veil dépose le 14 novembre 1974 un projet de loi visant à autoriser l'interruption volontaire de grossesse, l'IVG, jusqu'à la dixième semaine à la demande de la femme et par un médecin. On sait les débats particulièrement vifs que ce texte entraîne à l'Assemblée nationale, mais rares sont en revanche celles et ceux qui se rappellent que des réunions d'informations sont organisées en même temps sur le terrain par des groupes féministes. C'est par exemple le cas dans le quartier de Maurepas, le 12 décembre 1974. Finalement promulguée le 17 janvier 1975, la loi Veil ne signifie pour autant pas la fin du combat. En effet, entre le texte et son application, il y a, à Rennes, un monde, et de nombreux médecins font valoir leur clause de conscience pour refuser de pratiquer cet acte. Les renaises ont conquis de haute lutte le droit à l'avortement, mais ne peuvent pas en bénéficier du fait des réticences de praticiens dont on remarquera qu'ils sont dans leur immense majorité des hommes. Le paradoxe est qu'Henri Fréville, député-maire du chef-lieu d'Ille-et-Vilaine, a voté en faveur de cette loi. Il est, avec le député de Fougères Michel Cointat, l'un des rares parlementaires du département à avoir agi en ce sens. C'est dire si les résistances sont fortes. En conséquence, les femmes reprennent le chemin de la lutte et mènent au début de l'année 1975 de nombreuses actions auprès de la Sécurité sociale, de la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales, mais aussi du professeur Toulouse, chef de gynécologie à l'Hôtel-Dieu, connu pour son opposition à la loi Veil et pour l'influence qu'il exerce sur bon nombre de praticiens. Il faut attendre finalement le 21 avril 1975 pour que s'ouvre un petit local, le pavillon Bernard, bâtisse située à l'écart du centre hospitalier de l'Hôtel-Dieu mais dédiée aux IVG. Preuve des immenses besoins en la matière : six mois après l'entrée en service de ces installations, 400 avortements ont déjà été pratiqués. Pour la première fois dans l'histoire, les Rennaises ont la maîtrise de leur procréation. Néanmoins, cette véritable rupture n'est pas aussi nette que l'on pourrait le croire. La réalité du milieu urbain n'est pas nécessairement celle des campagnes, et l'accès à ce droit garanti par la loi n'est pas le même en fonction des territoires. C'est ainsi, par exemple, qu'il n'y a, en 1979, toujours pas de centre IVG à Vitré et Fougères.

Bien d'autres combats restent donc à mener après la loi Veil, notamment dans le monde du travail. La grève qui éclate à l'automne 1979 dans l'hypermarché Mammouth du centre Alma en est un bon exemple. Alors que le magasin emploie une main-d'œuvre à 70 % féminine, Ghislaine Ménage, déléguée CFDT, dénonce « des salaires très dérisoires ! » À poste égal, les hommes touchent en moyenne 500 francs de plus par mois. Yves Touchet, le directeur du Mammouth, dénonce pour sa part la poursuite de la grève, présentée comme « une atteinte délibérée aux droits du commerce ». Le féminisme est donc aussi une lutte sociale, même si ce mouvement conserve ses spécificités. C'est ainsi que les employés de cet hypermarché obtiennent de la direction que le planning familial intervienne dans leur entreprise, mais aussi de se faire raccompagner en taxi lorsqu'elles travaillent en nocturne. Une mesure qui dit bien les dangers auxquels elles doivent faire face. 

L'histoire du féminisme n'est en effet pas finie, bien au contraire. À Rennes comme ailleurs s'observe la montée en puissance depuis les années 1990 d'une troisième vague du féminisme, centrée sur les violences, du harcèlement sexuel au féminicide, en passant par le viol et les brutalités conjugales. La révolution du numérique et l'émergence des réseaux sociaux ont vu le développement de nouveaux modes de mobilisation, à l'instar du mot-dièse #MeToo,apparu en 2017, et dénonçant les violences sexuelles dont sont l'objet les femmes. Non seulement l'histoire du féminisme reste par bien des égards à écrire, mais elle est précisément en train de s'écrire. La mise en place au printemps 2021 d'un budget genré, c'est-à-dire soucieux de l'équilibre entre ce qui est financièrement versé aux hommes et aux femmes, est à cet égard une initiative pleine de promesses, que n'aurait d'ailleurs probablement pas reniée Louise Bodin. 

Histoire de féminisme à Rennes. C'était Ronan Le Mouhaer, à bientôt pour un nouvel épisode de Raconte-moi Rennes.

[chanté] « Ensemble on nous opprime, les femmes, ensemble révoltons-nous. Debout, femmes esclaves, et brisons nos entraves. Debout, debout, debout. Le temps de la colère, les femmes. Notre temps est arrivé. Connaissons notre force, les femmes, découvrons-nous des milliers. Debout femmes esclaves, et brisons nos entraves. Debout, debout, debout… »