Dreyfus : Rennes ne lâche pas l'Affaire

Du l'inauguration de la nouvelle exposition Dreyfus du musée de Bretagne au 93e congrès de la Ligue des Droits de l'Homme, l'année 2026 rimera avec justice à Rennes. L'occasion de se pencher avec l'historien Rennais André Hélard, sur les événements décisifs qui changèrent le cours de l'histoire, voilà plus d'un siècle.

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Vue de la salle d'audience, lors du procès en révision du capitaine Dreyfus. Debout sur la droite, celui-ci se tient debout devant le conseil de guerre

Droits réservés : Valerian Gribayedoff

 En écrivant 'Rennes et Dreyfus en 1899' avec mon épouse Colette Cosnier, nous étions persuadés que l'histoire ne pouvait pas se répéter.  C'était en 1999, et l'ancien professeur de lettres André Hélard a depuis bien été obligé de réviser son jugement. Antisémitisme, racisme, intolérance… La haine est de retour et déchire la France, comme il y a un peu plus d'un siècle au moment de la célèbre Affaire.

La ville de Rennes a quant à elle choisi son camp : elle inaugurera cette année une nouvelle exposition sur l'affaire Dreyfus aux Champs Libres et accueillera le 93ᵉ congrès de la Ligue des Droits de l'Homme. L'occasion de se souvenir que la ville majoritairement antidreyfusarde devint, par l'action de quelques-uns, le moteur de la lutte pour l'état de droit et un exemple pour le reste du monde.

Un dessin représentant avec au premier plan un journaliste attablé en terrasse du Café de la paix, en train d'écrire son article. Tout autour, d'autres clients sont plongés dans la lecture de journaux.

À l'image de ce dessin, une fièvre va s'emparer de Rennes, devenue le centre du monde, le temps du second procès en révision du capitaine Dreyfus. 

Droits réservés : Musée de Bretagne, collection Arts graphiques

 Mais, avant la tenue du procès en révision au lycée Émile Zola, et avant la naissance de l'idée d'une Ligue des droits de l'Homme, il y a un homme, le capitaine Alfred Dreyfus. Alsacien et juif, le militaire est convaincu de haute trahison en 1894 et condamné à la déportation au bagne, cristallisant pour les années à venir l'opposition entre deux France irréconciliables. Un procès à charge aux allures de tartufferie, étouffé par la raison d'État et les fausses preuves.

Rennes, une ville antidreyfusarde

Cinq ans après, Rennes, petite ville de province endormie, deviendra pendant plusieurs semaines le centre du monde en accueillant le procès en révision du capitaine. Sur les cinq quotidiens rennais, un seul clame l'innocence de Dreyfus, note André Hélard. Il s'agit de L'Avenir de Rennes, dirigé par madame Caillot. Les autres titres ne vont pas cesser de déverser des tombereaux de haine sur le capitaine en particulier et les Juifs en général.

Face à cette vague brune, le mérite des partisans de Dreyfus est de ne pas verser dans la surenchère et de se focaliser sur les faits.  On parle alors de l'esprit d'examen. Dans son J'accuse, l'écrivain Émile Zola établit la liste de toutes les contre-vérités propagées par l'État-Major et la presse conservatrice. Jean Jaurès publie quotidiennement des billets sous le titre Les Preuves, dans La Petite République. Le tigre Georges Clemenceau cherche lui aussi la lumière dans L'Aurore.  La suite immédiate de cette mobilisation des intellectuels a été le lancement d'une pétition pour demander la révision du procès. 

La bande des 7

À Rennes, des professeurs d'Université prennent fait et cause pour le militaire alsacien. Ils forment un petit groupe isolé dans cette Rennes provinciale, conservatrice et catholique.  Nous étions 7 contre 70 000 , écrira Victor Basch, professeur de langue et de littérature étrangère à la faculté de lettres, alors située à l'actuelle place du musée des Beaux-Arts. À ses côtés notamment, l'historien Henri Sée et le physicien Pierre Weiss, mais également le mathématicien Jules Andrade, le juriste Jules Aubry, le chimiste Jacques Cavalier, le grammairien et philologue Georges Dottin....

Portrait de Victor Basch

Professeur de langue et de littérature étrangère à la faculté de lettres, Victor Basch va mener le combat pour prouver l'innocence du capitaine Dreyfus.

Droits réservés : Archives Françoise Basch

Ces sept mercenaires du droit et de la justice vont commencer par étudier l'affaire, lire les journaux et éplucher les pièces du procès, pour se forger une opinion.  Ils vont oser s'exprimer publiquement, au risque de le payer très cher. 

Du 16 au 20 janvier 1899, des manifestations antidreyfusardes manquent en effet de virer à l'émeute, plongeant la ville dans un climat d'agitation inédit. Un millier de personnes crient "À mort les juifs !" dans les rues de Rennes, et le cortège n'oublie pas d'aller hurler sa haine sous les fenêtres de la maison de Victor Basch, au Gros Chêne. Régulièrement décrite comme une ville de casernes et de couvents, la capitale de Bretagne devient le centre d'un vacarme assourdissant.

La naissance de la Ligue des Droits de l'Homme

 Ce petit noyau de Dreyfusards va chercher des soutiens. La fondation de la Ligue des Droits de l'Homme à Paris, en avril 1898, est à envisager dans cette perspective.  Sa section rennaise sera une des premières à voir le jour.

Avec le pasteur Paul Collet en tête, les protestants vont se joindre à Victor Basch et ses camarades, suivis par les francs-maçons. Surtout, cinq ouvriers vont s'engager aux côtés des Dreyfusards.  Au départ, l'Affaire ne dit pas grand-chose aux ouvriers, mais les conférences données par les universitaires vont achever de les convaincre. 

Le 3 juin 1899, l'annulation par la Cour de cassation du jugement de 1894 et l'annonce du renvoi du procès devant le Conseil de guerre de Rennes provoquent de nouvelles émeutes. Les vitrines des commerces juifs volent en éclats, mais cette fois, la section rennaise de la Ligue des droits de l'homme organise la riposte.  Un solide bataillon d'ouvriers va mettre les antidreyfusards en déroute, et pour la première fois, ces derniers ne sont plus maîtres de la rue  sourit André Hélard, adhérent de la Ligue depuis 1998.

Une caricature montrant le capitaine Dreyfus pendu à une poterne

Si les Français sont majoritairement convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus, un groupe de sept professeurs d'université va prendre fait et cause pour le militaire alsacien.

Droits réservés : Musée de Bretagne, collection arts graphiques

Pourquoi le choix de la capitale de Bretagne pour la tenue du nouveau procès ?  Rennes était la ville disposant d'un conseil de guerre, la plus proche d'un port. Le capitaine Dreyfus allait être rapatrié de Cayenne, et le gouvernement n'avait pas envie de le promener à travers la France. 

Tenus dans la salle des fêtes du lycée Zola, les débats vont se dérouler sans incidents majeurs. L'établissement scolaire se situe juste en face de la prison militaire :  il n'y a qu'une rue à traverser, contrairement au Parlement de Bretagne qui aurait pu lui aussi accueillir le procès. 

Rennes au centre du monde

Pendant cinq semaines, Rennes devient donc le centre du monde. Avocats, généraux, témoins… Le "tout procès" débarque à la gare de Rennes. Le capitaine arrive quant à lui dans la nuit du 1ᵉʳ juillet 1899 à la prison militaire, qui devient un lieu de curiosité générale. Les badauds s'agglutinent également devant les grilles du lycée Zola.

Après les audiences, les journalistes vont télégraphier leurs articles. La poste est débordée, envahie par la presse française mais aussi 150 chroniqueurs venus du monde entier.  Rennes est devenue une Babel où on entend toutes les langues , note André Hélard. Juste à côté de la Poste, le Café de la Paix est le lieu où l'on débriefe devant un bock. Il fait très chaud en ce mois de juillet.

Vue de l'auberge des Trois marches, rue d'Antrain

Située rue d'Antrain, l'auberge des Trois marches va devenir un point de ralliement des Dreyfusards

Droits réservés : Aaron Gerschel. Collections Musée de Bretagne

Située rue d'Antrain, l'auberge des trois marches se transforme en point de ralliement.  Pendant le procès, Victor Basch est seul. Sa femme et ses enfants sont partis en vacances en Autriche, leur pays d'origine.  Le professeur d'université prend l'habitude d'aller diner au futur Coq Gadby, situé non loin de chez lui. On y apercevra notamment un célèbre défenseur de la démocratie, nommé Jean Jaurès.

Une sentence surréaliste

Victor Basch, Henri Sée, Pierre Weiss… La liste des protagonistes rennais de cette ténébreuse Affaire est longue. Nous pourrions y ajouter le menuisier Charles Bougot, le leader de la contestation ouvrière, par ailleurs à l'origine de la création de l'ancêtre des HLM, le Foyer rennais ; le pasteur Paul Collet, chef de file des protestants bouleversés par cette nouvelle affaire Calas ; madame Godard, qui hébergera Lucie Dreyfus et sa famille...

Préfigurant les paparazzis, les photographes sont eux aussi au premier plan.  Le procès est le premier événement avec une telle résonance médiatique, les journaux sont avides de récits et d'images, qu'ils relaient aux quatre coins du monde. 

Coupable de haute trahison avec circonstances atténuantes. Le nouveau verdict serait risible s'il n'était pas tragique. Le procès en révision de Rennes se traduit comme un demi-échec.  La nouveauté est que l'unanimité du premier procès a volé en éclats. Deux juges sur sept déclarent le capitaine Dreyfus non coupable.  

Surréaliste, la sentence ouvre malgré tout la porte à la grâce présidentielle, donnée 10 jours plus tard. Au final,  les partisans de la raison et de la probité scientifique ont gagné Quoique...

Toute ressemblance avec la période actuelle…

 Dans Notre jeunesse, Charles Péguy a écrit que l'affaire Dreyfus avait une aptitude extraordinaire à toujours revenir, comme une histoire qui ne finit jamais. Quand est paru Rennes et Dreyfus en 1899, jamais je n'aurais cru que l'histoire pourrait se répéter , regrette André Hélard. Les mêmes mécanismes sont pourtant à l'œuvre, menaçant les rouages de cette fragile machine nommée État de droit.

 En 1984, je dirigeais Le trac, une troupe de théâtre pour laquelle j'ai écrit une pièce intitulée Dreyfus est à Rennes. En parallèle, ma femme a publié un livre, Rennes pendant le procès Dreyfus. Nous avons alors constaté qu'il n'existait aucun écrit sur le sujet.  Point aveugle ou amnésique de l'histoire de Rennes, le procès en révision du capitaine Dreyfus avait trouvé son héraut après un si long silence.

Affiche de l'exposition L'Affaire Dreyfus, une affaire toujours actuelle, présentée en 1973 au musée de Bretagne. Le capitaine Dreyfus lève le bras, entouré par trois militaires

À l'image du titre de l'exposition du musée de Bretagne présentée en 1973, l'Affaire Dreyfus est toujours d'une grande actualité.

Droits réservés : Collections muséales, musée de Bretagne

Le 7 mai prochain, André Hélard publiera un nouveau livre consacré au procès : Le guide rennais de l'Affaire Dreyfus - Les lieux et les gens, préfacé par l'éminent historien Pascal Ory.  J'ai pu profiter du formidable fonds iconographique du Musée de Bretagne. En 1973, le conservateur Jean-Yves Veillard avait monté une exposition intitulée L'affaire Dreyfus, une affaire toujours actuelle. À la suite de ça, Jeanne Levy a fait sa première donation au musée, suivie par d'autres dons de membres de la famille mais aussi des acquisitions constantes du musée.  Nous sommes en 2026 et ce titre visionnaire est toujours d'actualité. Mais la ville de Rennes, elle, ne lâche pas l'Affaire.

Jean-Baptiste Gandon