La Brasserie Saint-Hélier : icône du patrimoine industriel

Silhouette iconique du paysage industriel rennais, la brasserie de la rue Saint-Hélier a produit de la bière pendant 130 ans. Passée de Graff à Kronenbourg avant d’être fermée en 2003, l’usine (re)fait mousser le quartier sous le signe de la transition. 

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Vue sur la Brasserie Saint-Hélier : elle commence à être réhabilitée, mais les travaux ne sont pas terminés.

Droits réservés : Anne-Claude Jaouen

On le voit de loin qui transperce l’azur ! Tout beau, tout blanc. Presque un totem. Le haut silo à malt de l’ancienne brasserie Saint-Hélier indique que Rennes fit un jour une petite place, intra-muros, aux activités industrielles. Sa silhouette rappelle aussi que, aujourd'hui, des brasseries et micro-brasseries — Skummen, Vieux Singe, Smash, Renneizh, Bloom Pop — relèvent une tradition brassicole qui ne date pas d’hier. De 1873 pour être exact…

Naissance de la Brasserie Graff

À la fin du 19e siècle, le cidre était encore la boisson vedette en Bretagne. On en consommait trois à quatre litres par jour et par personne. Il fallait donc un brin d’audace pour imaginer y faire couler la bière à flot. Jacques-Joseph Graff n’en manquait pas.

Cet Alsacien exerçait le métier de négociant en vin à Strasbourg. Après la défaite de 1870, fuyant l’annexion allemande, il choisit de s’installer en Bretagne. En 1872, l’entrepreneur s’associe à messieurs Sanson, Chapelle et Wurtz pour acquérir une parcelle nue au faubourg de la Guerche. Un an plus tard, la brasserie de l’actuelle rue Saint-Hélier met ses cuves en service.

Pendant cinquante ans, la brasserie change régulièrement de mains et de nom au gré des cessions de part, des décès et des remariages, sans quitter toutefois le giron familial ni renier ses attaches alsaciennes. C’est seulement en 1932 qu’elle prend le nom de brasserie Graff, sous la conduite de Jacques-Adolphe Graff, second fils du fondateur.

Entre 1927 et 1934, l’usine fait l’objet d’importants travaux d’extension et de modernisation pour remplacer les bâtiments vétustes. Le silo à malt, la salle de fermentation ainsi que l’atelier de conditionnement portent la signature de l’architecte Georges-Robert Lefort. La brasserie emploie alors 200 ouvriers et fait la fierté de la ville. En 1936, Jacques-Adolphe Graff est même élu à la tête de l’Union du commerce et de l’industrie rennaise. Tout un symbole.

Photo en noir et blanc : un homme charge des fûts sur une remorque.

Quai de chargement des fûts avec les remorques dans la cour au début des années 1900.

Droits réservés : Musée de Bretagne

Brasserie familiale puis multinationale

La Seconde Guerre mondiale met un frein au développement de la société. Les bombardements du 8 mars 1943 puis du 9 juin 1944 détruisent partiellement les silos à grain. Disette oblige, la châtaigne et la pomme de terre remplacent même un temps l’orge et le houblon !

À la Libération, la brasserie peine à repartir. Le conditionnement de la bière en bouteilles chasse les fûts. Les difficultés financières s’accumulent. Quand Jacques-Adolphe Graff se retire en 1950, la valse des étiquettes reprend au rythme des fusions-acquisitions.

En 1955, la Brasserie Graff est absorbée par les Brasseries de la Comète et de la Meuse. Elles fusionnent avec les Grandes brasseries et malteries de Champigneulles afin de former la Société européenne de brasserie (SEB) en 1966, rachetée par le groupe BSN en 1970.

En 1986, la SEB et Kronenbourg fusionnent. La brasserie rennaise change à nouveau de raison sociale. Puis, Danone revend les brasseries Kronenbourg au groupe écossais Scottish & Newcastle, en 2000. À l’époque, le marché de la bière recule, en particulier les bières d’entrée de gamme, dont font justement partie celles produites sur le site. En 2003, la brasserie Graff met définitivement la clé sous la porte quand Kronenbourg décide de regrouper sa production sur son site d’Obernai, dans le Bas-Rhin.

Photo en noir et blanc : un homme avec une blouse blanche s'affaire autour de contenants disposés sur une longue table.

Le laboratoire de la brasserie vers 1950.

Droits réservés : Musée de Bretagne

Le saviez-vous ?

D’une superficie de moins d’un hectare, Rennes était le plus petit site de production des Brasseries Kronenbourg. La production du site ne dépassait pas 2 % de la production totale du groupe. 

  • 180salariés en 1971
  • 30salariés en 2003
Photo en noir et blanc : cinq hommes prennent la pose devant ou sur des fûts.

Les salariés de la Brasserie Saint-Hélier prennent la pose.

Droits réservés : Musée de Bretagne

Le quartier se transforme

En 2006, la Ville de Rennes crée la zone d’aménagement concertée (ZAC) Saint-Hélier, récupérant les terrains désaffectés de la brasserie. Plusieurs bâtiments sont détruits, mais trois édifices sont conservés pour leur architecture patrimoniale en béton Art déco : le bâtiment de production, le silo à malt et la halle d’embouteillage. Leurs gabarits inspirent les nouvelles constructions où les tout premiers habitants emménagent en 2014.

Épicentre de la ZAC, mémoire des lieux, l’ancienne usine Kronenbourg reste en friche quelques années supplémentaires. De Graff aux graffitis, le spot devient vite devenu un haut lieu du street art et de l’urbex. Et après ? Salle de musiques actuelles, maison de quartier ou galerie d’art contemporain ? La brasserie fait mousser bien des idées jusqu’à ce que la société publique locale (SPL) Citédia, propriétaire du site, close les débats en 2019.

Photo en noir et blanc : l'entrée de la brasserie au début du 20e siècle, en direction du bureau principal.

L'entrée de la Brasserie au début du 20e siècle.

Droits réservés : Musée de Bretagne

La Brasserie en chiffres

  • 600m2 de Halle
  • 700m2 de studio
  • 120m2 de cantine
  • 3.9M€ d’investissement immobilier
  • 18mois de travaux

Transformée et agrandie, la brasserie nouvelle génération devient un lieu polyvalent. Elle accueille désormais trois espaces. 

  • La Halle de la Brasserie (lien externe) : un espace événementiel polyvalent « où ont lieu des événements grand public comme des ventes de plantes, de vêtements de seconde main, des marchés de créateurs, des soirées jazz, etc. Et puis, on a des événements d’entreprise : assemblées générales, dîners de gala, réunions, » explique Nathalie Lefebvre, chargée d’affaires événementiel chez Citédia Event. 
  • Le Studio (lien externe) : un espace de bureaux qui accueille des entreprises engagées dans la transition responsable et sociétale.
  • La Cantine BSH (lien externe) : un restaurant dont le menu propose des produits de saisons et locaux.

Léopoldine Rossignol, gérante de la Cantine, souhaitait reprendre le flambeau et lancer « une brasserie expérimentale à production très limitée », avec des « petites cuvées spéciales ». Ironie du sort, les installations n’ont pas permis au projet d’aboutir. Qu’on se rassure, le lieu sert à boire malgré tout  !

⏩ Envie d'en savoir plus sur le cidre, autre star locale ?  La ferme de la Bintinais (lien externe)

Sources : Dictionnaire du patrimoine rennais, éditions Apogée ; La brasserie Graff 1873-1955, Olivier Millet ; La bière, un produit 100 % breton ?, ArMen, n° 231 ; bretania.bzh, le portail des cultures de Bretagne ; wiki-rennes.fr 

Vue sur le nouveau bâtiment de la Brasserie Saint-Hélier.

La Brasserie Saint-Hélier s'est refait une beauté. 

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