Retranscription - Brasserie Graff : un embouteillage de souvenirs
Bonjour, c'est Morgane Soularue ! Connaissez-vous l'histoire de la brasserie Graff ? Avec sa silhouette iconique se dressant dans le paysage industriel rennais, l'entreprise de la rue Saint-Hélier a produit de la bière pendant 130 ans. Passée de Graff à Kronenbourg avant de mettre la clé sous la porte en 2003, l'usine revit aujourd'hui dans le quartier sous le signe de la transition urbaine. De l'âge d'orge à la mise en bière de l'entreprise, voici « Brasserie Graff : un embouteillage de souvenirs », un récit au goût doucement amer et à la couleur délicieusement ambrée.
Si pierre qui roule amasse la mousse, bière qui coule amasse quant à elle son lot de souvenirs doux amers. Dans le quartier Saint-Hélier, les anciens habitants se souviennent encore du bruit et des odeurs de céréales cuites qui embaumaient l'atmosphère.
Directeur de la brasserie Kronenbourg de 1995 à 2000, Jean-Pierre Renaud le confirme : beaucoup ont gardé la mémoire de ces effluves de malt venant chatouiller les narines. Le bouquet caractéristique donnait même une indication sur le sens du vent, chargé de la promesse des beaux jours à venir. Sûr, il ferait beau demain !
Nous voilà donc sous le vent de l'histoire, un jour de 2023. On le voit aujourd'hui de loin, qui transperce l'azur. Tout beau tout blanc. Presque un totem. Le haut silo à malt de l'ancienne brasserie Saint-Hélier nous rappelle que Rennes fit autrefois une petite place intramuros aux activités industrielles. Et que les marques actuelles - Skummen, Vieux Singe, Drao, Sainte-Colombe ou Louarn - s'inscrivent dans une tradition brassicole qui ne date pas d'hier. De 1873, pour être exact...
À la fin du dix-neuvième siècle, le cidre est encore la boisson vedette en Bretagne. On en consomme alors 3 à 4 litres par jour et par personne. Il fallait donc un brin d'audace pour imaginer y faire couler non pas l'eau douce, mais la bière à flot. Le futur baron de la bière Jacques Joseph Graff n'en manquait pas. Négociant en vin à Strasbourg, cet Alsacien a fui la région annexée par l'Allemagne en 1870, et choisi de s'installer en Bretagne. En 1872, l'entrepreneur s'associe à messieurs Sanson, Chapelle et Wurtz pour acquérir une parcelle nue située faubourg de la Guerche. Un an plus tard, la brasserie de l'actuelle rue Saint-Hélier met ses cuves en service.
Pendant cinquante ans, l'entreprise va changer régulièrement de mains et de nom au gré des cessions de part, des décès et des remariages, sans quitter toutefois le giron familial, ni renier ses attaches alsaciennes.
C'est seulement en 1932 qu'elle prend le nom de brasserie Graff, sous la conduite de Jacques-Adolphe Graff, second fils du fondateur. L'usine connaitra par la suite la valse des étiquettes et s'appellera successivement brasserie de la Meuse, Kanterbrau ou encore Kronenbourg. Pour la petite histoire, c'est à bord d'un autobus à l'effigie de la bière de la Meuse, que les rouges et noirs, vainqueurs de la coupe de France de football 1965, étanchèrent leur soif de victoires et défilèrent dans Rennes.
Mais revenons à nos houblons. Entre 1927 et 1934, l'usine fait l'objet d'importants travaux d'extension et de modernisation pour remplacer les bâtiments vétustes. L'architecte Georges-Robert Lefort se charge d'imaginer le silo à malt, la salle de fermentation et l'atelier de conditionnement. La brasserie emploie alors 200 ouvriers et fait la fierté de la ville. Tout un symbole, Jacques-Adolphe Graff est élu président de l'Union du commerce et de l'industrie rennaise en 1936.
La Seconde Guerre mondiale met cependant un frein au développement de la société. Les bombardements du 8 mars 1943 puis du 9 juin 1944 sèment le grain de la discorde et détruisent partiellement les silos à céréales. Disette oblige, la châtaigne et la pomme de terre remplacent même un temps l'orge et le houblon. À l'image de cet enchaînement de caves qui servirent d'abri pendant la guerre, la petite entreprise a su faire de la résistance.
À la libération, l'activité peine cependant à repartir. Le conditionnement de la bière en bouteilles chasse les fûts, et les difficultés financières s'accumulent comme les bulles remontant à la surface d'un demi. Quand Jacques-Adolphe Graff se retire en 1950, la valse des étiquettes reprend au rythme des fusions-acquisitions.
En 1955, l'entreprise Graff est absorbée par les Brasseries de la Comète et de la Meuse. Ces dernières fusionnent avec les Grandes brasseries et malteries de Champigneulles pour former la Société Européenne de Brasserie en 1966, elle-même rachetée par le groupe BSN en 1970.
En 1986, la SEB et Kronenbourg fusionnent. La petite entreprise rennaise change à nouveau de raison sociale. Ultime brassage de titre de propriété, Danone revend les brasseries Kronenbourg au groupe écossais Scottish & Newcastle, en 2000.
À l'époque, le marché de la bière n'amasse plus mousse, à commencer par les entrées de gamme justement produites sur le site rennais. En 2003, la brasserie Graff a le moral en berne et met définitivement la clé sous la porte quand Kronenbourg décide de regrouper sa production sur le site d'Obernai, dans le Bas-Rhin.
Rencontrés à l'été 2022 alors qu'ils préparaient une exposition dans la salle d'embouteillage de l'ancienne brasserie, les anciens salariés Dominique, Danielle, Simone et Alain n'ont rien oublié.
Parfois appelée « la cuisinière » par ses collègues, Danielle a notamment veillé sur les cuves et leur potion magique pendant trente ans. Loin d'être amers, les souvenirs remontent à la surface, capturés dans les bulles d'une mémoire savamment entretenue.
Et quand la bière est sans alcool, les contours des souvenirs sont encore plus nets. Les quatre anciens salariés n'ont donc pas oublié que l'entreprise rennaise lancera ainsi, malgré le scepticisme général, la fameuse Tourtel. Si on peut en boire jusqu'au bout de l'ennui, les grands renforts de spots publicitaires à la télévision vont rapidement estomper les effets de la gueule de bois.
À l'heure de la concentration, la brasserie Saint-Hélier sera jusqu'au bout, en 2003, la « dernière des petites ». Auparavant, l'entreprise connaîtra son quart d'heure américain, en 1981, avec le lancement de la bière Anheuser-Bush, très vite raccourcie en Bush. Une bière pas assez dans l'ère du temps, trop pâle et trop légère. L'échec marketing sera patent, même si l'entreprise bénéficiera en retour de lourds investissements technologiques.
Dominique, Danielle, Simone et Alain ne sont plus des enfants. Mais ils n'ont pas oublié la bière de Noël fabriquée en fin d'année, et offerte en cadeau aux ouvriers pour les récompenser de leurs efforts. « La bière de Noël est devenue un vrai produit marketing », s'amuse Dominique.
Tout un symbole, le dernier brassin réalisé en 2003 s'appellera la Reine de Rennes... « Nous sommes les derniers licenciés de la brasserie, glisse Simone. Les salariés avaient le choix de rejoindre deux sites dans l'Est de la France, mais nous avons décidé de rester ici. »
Pourquoi avoir monté une exposition ? « Il nous semblait important de rappeler le passé du quartier à ses habitants, parfois nouveaux. La brasserie était très critiquée pour le bruit et les odeurs de céréales cuites quand elle était en activité, mais sa fermeture le fut tout autant ! »
Il existe malheureusement peu d'archives sur l'histoire de l'usine, raison de plus pour ne pas laisser les derniers souvenirs s'évaporer au fond d'une cuve. En attendant, la ville de Rennes cultive le présent.
En 2006, elle a créé la zone d'aménagement concertée Saint-Hélier, récupérant les terrains désaffectés de la brasserie. 250 logements, un pôle commercial, un grand équipement public et des espaces verts y ont été construits. Si plusieurs bâtiments ont été détruits, trois édifices ont été conservés pour leur architecture patrimoniale en béton Art déco : le bâtiment de production, le silo à malt et la halle d'embouteillage. Leurs gabarits ont inspiré les nouvelles constructions où les tout premiers habitants ont emménagé en 2014.
Épicentre de la ZAC et totem mémoriel des lieux, l'ancienne usine Kronenbourg est restée en friche quelques années supplémentaires. Du baron Graff aux princes du graffiti, le spot est vite devenu un haut-lieu du street art et de l'urbex.
L'ancien site industriel allait-il devenir une salle de musiques actuelles ? Une maison de quartier ? Une galerie d'art contemporain ? La brasserie a fait mousser bien des idées jusqu'à ce que la société publique locale Citédia, propriétaire du site, mette un terme aux débats en 2019. Transformée et agrandie, organisée autour de trois espaces, la brasserie accueille désormais trois espaces tournés vers la transition écologique : la Halle, un espace évènementiel polyvalent ; le Studio, qui héberge des bureaux d'entreprises engagées ; et la Cantine, un restaurant.
C'est bien connu, la bière délie les langues et rend bavard, surtout autour d'une petite assiette de cacahuètes. Pourquoi alors ne pas achever ce récit par deux ou trois anecdotes aux allures de brèves de comptoir ? Voilà une première mise en bouche : à ses débuts, la brasserie importait l'orge de la Mayenne, de l'Orne et de la Sarthe. Pour s'assurer de la qualité des céréales reçues, elle fournissait elle-même la semence aux agriculteurs.
On en reprend une ? De la Kanterbrau à la Gold en passant par la Tourtel et la Valstar, la brasserie rennaise produisait exclusivement des bières bon marché ou à marque de distributeur. Une autre ? La brasserie se trouve tout près de la Gare inaugurée en 1857. Là encore, pas de hasard dans ce choix d'implantation : l'entreprise a en effet largement profité de la proximité du train pour développer son réseau commercial.
Bon allez, une anectode supplémentaire pour la route : la brasserie était le plus petit site de production de Kronenbourg. Elle était aussi, à sa fermeture, la dernière industrie intra-muros de Rennes. De quoi faire couler quelques larmes à son ancien directeur Jean-Pierre Renaud, qui témoigne ainsi : « J'ai quitté Rennes la larme à l'œil. Nous possédions un outil industriel puissant, de superbes cuves en cuivre et une équipe de salariés très investie dans son travail. Notre localisation en centre-ville était une sacrée contrainte. Pas trop de place, beaucoup de camions... Mais nous avons résisté longtemps... L'ambiance était celle d'une PME au sein d'un grand groupe. On se connaissait tous, on savait faire la fête à l'occasion. Les Rennais nous aimaient bien. En 1998, lors d'une journée portes ouvertes, nous avions accueilli 3000 personnes ! » Un embouteillage ou des bouchons à l'ancienne brasserie Graff, quoi de plus normal ?