À Rennes, une collection unique de 30 000 puces fascine les chercheurs

Avec ses 30 000 spécimens récoltés aux quatre coins du globe,  la collection de puces (mortes) du laboratoire de parasitologie-mycologie de l'Université de Rennes pique forcément la curiosité. Responsable du laboratoire de la Faculté de médecine, le professeur Jean-Pierre Gangneux nous dit tout de cet insecte microscopique, qui permet parfois à la science de faire des pas de géant.

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Le professeur Jean-Pierre Gangneux à côté d'un microscope

Droits réservés : Arnaud Loubry, Rennes Ville et Métropole

Reconnue internationalement, la collection de puces (mortes) du laboratoire de parasitologie-mycologie de l'université de Rennes pique forcément la curiosité. Avec ses 30 000 spécimens récoltés aux quatre coins du globe, elle focalise l'attention des étudiants en entomologie et fait référence auprès des chercheurs. Responsable du laboratoire de la faculté de médecine, le professeur Jean-Pierre Gangneux nous dit tout de cet insecte microscopique, qui permet parfois à la science de faire des pas de géant.

Trente mille puces… Non non, pas électroniques. "En chair et en os", pourrait-on dire si le minuscule insecte était vertébré. Elles forment dans tous les cas la colonne vertébrale d'une collection unique au monde par sa richesse, par sa diversité et par les données associées aux spécimens. À défaut d'être savantes, elles nourrissent les connaissances scientifiques du côté de l'université de Rennes.

 Les zones géographiques étudiées par notre laboratoire sont principalement la France et le bassin méditerranéen , nous éclaire Jean-Pierre Gangneux. Médecin au C.H.U. Pontchaillou, et enseignant-chercheur à l'université de Rennes, le professeur est plutôt spécialiste des microchampignons responsables de mycoses comme les aspergilloses, ou de parasitoses comme les leishmanioses… et peut-être même un peu des zombies ! Au moment de notre rencontre, il se prépare en effet à répondre à une interview sur la série culte "The last of us". Une dystopie apocalyptique dans laquelle les humains sont infectés par le champignon Cordyceps, avant de se transformer en morts-vivants. Ce scénario catastrophe est-il plausible ?

Vue d'une puce au microscope

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 Mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos puces :  Cette collection est le résultat de missions de deux à trois mois organisées en Tunisie, au Maroc, ou sur des îles méditerranéennes, pour récolter des puces, mais également des mouches ou des tiques. Elle est surtout le fruit du travail réalisé par mon prédécesseur, le professeur Jean-Claude Beaucournu. Le parasitologue-entomologiste a au fil du temps constitué une collection de spécimens colonisant le monde entier. Du Japon à l'Amérique du Sud, le voyage nécessite plus qu'un saut de puce. Il faisait autorité dans ce domaine, au point de devenir expert auprès de l'Organisation mondiale de la santé. Il recevait de ce fait beaucoup d'échantillons à expertiser      

Championne du monde du saut en hauteur

Pourquoi entend-on parfois des parents appeler affectueusement leurs enfants "ma puce", alors que cette dernière peut être le vecteur de maladies fatales comme la peste et le typhus ? Mais, d'abord, qu'est-ce qu'une puce ?  Un insecte de l'ordre des holométaboles. Il connait quatre stades de développement : l'œuf donne une larve qui donne une nymphe puis devient adulte. Il se compose de trois segments : une tête, un abdomen et un thorax doté de trois paires de pattes.  C'est la troisième paire, postérieure, qui lui permet de faire des sauts de plus de 30 centimètres et de prendre d'assaut les animaux à sang chaud.

Grâce à ces gambettes longues et musclées, elle peut atteindre sa victime et se nourrir de son sang.  L'être humain n'est pas assez poilu pour intéresser les puces. Si ces dernières vous piquent, c'est de manière accidentelle. La puce de l'homme (Pulex irritans) est devenue rare. Ses cousines préfèrent généralement les bêtes à poils, auxquelles elles s'accrochent et dans lesquelles elles se cachent. 

Toutes les variétés de puces, fort heureusement, ne véhiculent pas de micro-organismes à l'origine de fléaux sanitaires comme la peste et le typhus.  Il faut savoir que dans ce cas de figure, le rat tient le rôle de réservoir, et la puce celui de vecteur. Mais, la plupart des espèces ne font que piquer et déclencher une réaction allergique en injectant certains produits présents dans leur cavité buccale.       

Un objet de recherche

Trente mille puces, donc. Soit 900 espèces de 250 types. Quels desseins nourrissent-elles à l'université de Rennes ?  Les enseignements de cette collection sont moins axés sur les risques infectieux que sur l'analyse de la biodiversité des puces dans sa globalité. La connaissance des espèces et de leur habitat permet notamment de cartographier les risques. Cette collection coordonnée par le professeur Beaucornu est une véritable pépite de notre Université.

Peut-on redouter un retour de la peste et du typhus ? Les deux maladies n'ont jamais totalement disparu. Si la seconde a fortement diminué, il existe toujours des foyers de peste en République démocratique du Congo, à Madagascar ou encore en Amérique du Sud. En période de crise ou de guerre, comme aujourd'hui en Ukraine ou au Moyen-Orient, le risque de résurgence existe. 

Le professeur Jean-Pierre Gangneux tient un spécimen de puces entre deux lamelles de verre

Droits réservés : Arnaud Loubry, Rennes Ville et Métropole

Les moustiques tigres qui transmettent la dengue ou le chikungunya ; les punaises de lit qui ne transmettent rien mais vous pourrissent la vie ; le micro-organisme Aspergillus qui résiste de plus en plus aux antifongiques, le toxoplasme et ses liens potentiels avec la schizophrénie quand il atteint le cerveau… Jean-Pierre Gangneux et son équipe ont de nombreux chats à fouetter, que ces derniers portent des puces ou non. On parle beaucoup de leurs nuisances, mais les parasites sont aussi très utiles .

Historiquement, la connaissance des puces est très ancienne. On retrouve sa trace dans des ouvrages datant de -1450 avant J.C, dans lesquels on la décrit comme un vecteur de maladie. Au pôle santé de l'université de Rennes, la bibliothèque est elle aussi bien fournie, à l'image de ce livre écrit en espagnol daté de 1931. Classés entre leurs lamelles de verre, les 30 000 spécimens de la collection y attendent sagement de rendre service. Des petits sauts pour la puce, en attendant le grand pas pour l'humanité.

Jean-Baptiste Gandon

Une star internationale

S'il sert au quotidien de support aux travaux pratiques d'entomologie, l'inventaire de puces de l'université de Rennes nourrit également la recherche internationale. Une collection est faite pour vivre, confirme Marion Lemaire, responsable du service culturel de l'université de Rennes. Afin de faciliter son accès aux chercheurs, nous achevons actuellement son classement au format Darwin Core, un standard de référencement international, avec des clés d'entrée comme le nom, la date ou le lieu de récolte.

Nous faisons par ailleurs partie du groupe d'intérêt scientifique RecolNat, un réseau de collections naturalistes françaises coordonnées par le Muséum national d'Histoire naturelle. L'idée est de créer un portail d'agrégation de toutes les données contenues dans ces fonds naturalistes. Ces dernières seront à terme reversées dans les bases internationales.

Un dessein prométhéen, pour un animal liliputien.