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Naturelle, locale, écologique, isolante… La terre crue, un matériau pour la maison du futur ?

Dans le Pays rennais, la terre crue est bien connue. La construction en bauge est typique de notre patrimoine architectural. Mais cette manière de bâtir et d'habiter n'appartient pas seulement au passé : oubliée pendant des années, elle pourrait bien être la clé de la maison du futur.

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Droits réservés : Julien Mignot

Il fait plus de 40°C, ressenti « fournaise ». Sous ce cagnard, on longe les murs ocre en terre, semés de brins de paille, d'une longère perdue dans la campagne de Pacé, à l'ouest de Rennes. Le soleil cogne, la chaleur étouffe. On frappe à la porte, on entre. On respire.

À l'extérieur, terre de feu. À l'intérieur, terre crue. Le propriétaire, qui a souhaité rester anonyme, nous accueille avec un thé glacé et ces mots rafraîchissants : « Il fait entre 25 et 26 °C, sans la clim, mais avec les volets fermés. C'est comme ça dans les maisons en terre crue. En plus d'avoir un bien rustique avec du cachet, on a des avantages thermiques et énergétiques ! »

Terre de fraîcheur

Naturelle, locale, durable, recyclable, saine, économique, écologique... Bref, la terre crue, comme matériau de construction, présente de nombreux atouts. Mais c'est celui du confort thermique qui a vraiment de quoi séduire quand le mercure flirte avec des températures caniculaires.

Ce n'est pas les enfants des écoles Eugène-Pottier à Saint-Jacques-de-la-Lande et de La Clairière à Mordelles qui diront le contraire. Malgré la canicule de la mi-juin 2026, alors que de nombreux établissements scolaires fermaient leurs portes, ces deux écoles sont restées ouvertes. Merci à leur isolation, et même à leur construction pour l'école de Mordelles, en terre et paille.  

« La terre n'est pas un isolant passif, c'est un matériau actif », précise Philippe Bardel, conservateur à l'Écomusée, croisé lors de la visite « Construire en bauge dans le bassin rennais », sous les combles de la grange en terre crue de la Bintinais. « S'il fait frais dans une maison en terre, c'est parce que les murs captent l'humidité du sol par capillarité pour ensuite la laisser s'évaporer. Ce changement de phase, l'eau qui passe de l'état liquide à gazeux, consomme des calories et rafraîchit. C'est le même phénomène que lorsque vous sortez de l'eau à la plage : le temps que l'eau s'évapore, vous avez froid, même par 30 °C. Quand elle a fini de s'évaporer, vous vous réchauffez. Ça dure quelques minutes pour notre corps, plusieurs mois pour une maison en terre crue, capable de maintenir la fraîcheur durant de longues périodes de canicule. »

En juin, l'Ecomusée de la Bintinais organisait une journée autour de la terre crue pour faire découvrir ce matériau au grand public.

Droits réservés : Arnaud Loubry

Un matériau enraciné

Contrairement aux constructions modernes conçues comme des « bouteilles Thermos », la maison traditionnelle en terre interagit avec son environnement. Elle fait preuve d'inertie thermique vivante. L'hiver aussi, la terre crue régule l'humidité et les températures intérieures. Elle absorbe l'excès d'humidité, conserve la chaleur. La terre est, selon Philippe Bardel, « un matériau d'avenir car elle ne se contente pas d'être bas carbone, elle est aussi un régulateur thermique bienvenu pour faire face au dérèglement climatique ».
Un matériau d'actualité donc, qui nous vient du passé. La terre crue, et particulièrement les constructions en bauge - mottes de terre et de paille empilées pour édifier des murs massifs -, façonnent l'architecture du Pays de Rennes. C'est le savoir-faire local.  

En passionné, Philippe Bardel raconte : « Dans le bassin rennais, hormis à l'est, où la pierre se maintient, le bâti en terre va s'imposer comme le matériau de référence pour l'ensemble des constructions à partir du XVIIe siècle. Dans la première moitié du XXe siècle, il représente 80 % du bâti. » Pour construire à l'époque, on faisait avec ce qu'on avait sous les pieds. Dans la région, il y a çà et là une « bonne terre à bâtir », limono-argileuse, présente en abondance. « Si l'intégralité des constructions neuves en Bretagne depuis la Seconde Guerre mondiale avait été réalisée en terre, on aurait utilisé moins de 1 % de la ressource disponible », lance le conservateur.

Inventaire rennais

Quand on pense terre crue, on pense aux projets monumentaux portés par le secteur public, à l'image des deux écoles citées plus tôt. Aux trésors historiques tels que le manoir de Boberil à L'Hermitage. Ou encore à des lieux engagés où se mêlent terre et paille, artisanat, pédagogie et écologie, comme la ferme en bauge de la Grande-Frinière à Cesson-Sévigné, datant du XVIe siècle. Mais ce sont aussi des bâtis plus terre à terre, du quotidien, répandus aux quatre coins de la campagne rennaise. Selon les estimations partagées par Philippe Bardel, on compte entre 60 000 et 100 000 bâtiments en terre crue : maisons, corps de ferme, dépendances, granges...  

Quelque part au Rheu, Joëlle Louazel, retraitée, vit dans un ancien corps de ferme en bauge : « Le bâtiment figure sur le cadastre napoléonien. Il date du début du XIXe siècle. » Jadis, ici, on vendait du cidre. Les grands-parents et parents de Joëlle y ont vécu, ce qui explique l'attachement inconditionnel de l'actuelle propriétaire à ses murs en terre crue.

Préserver et restaurer

Un ancien corps de ferme renové en terre crue
Joëlle Louazel a fait restaurer une dépendance en terre crue de son ancien corps de ferme. 

Droits réservés : Arnaud Loubry, Rennes Ville et Métropole

Nous la retrouvons dans sa cour, devant une dépendance tout juste restaurée, aux côtés de son maître d'œuvre, Mickaël Delagrée, fondateur de Terroir bâti, et de Julien Savaton, gérant de l'entreprise de maçonnerie du bâti ancien Mur porteur. Son corps de ferme est reconnu Patrimoine bâti d'intérêt local, statut qui interdit sa démolition et impose des règles strictes de conservation. Et c'est justement par volonté de conservation et transmission que Joëlle a restauré. Pas de projet de création de logement dans la dépendance : un sol en terre battue, quelques brins de paille, et le genre d'outils qu'on stocke dans une vieille grange. « Cette démarche est assez rare. En général, on est appelé pour réhabiliter en vue de créer un habitat », concèdent Mickaël Delagrée et Julien Savaton.  

Le bâtiment méritait un sacré coup de neuf. Entre autres, il y avait de grosses fissures, de l'érosion, et un pan de mur qui menaçait de s'écrouler sur la route voisine. Pas moins de onze corps de métier sont intervenus pour l'analyser et le restaurer, de février à juin 2026. Côté terre crue, jusqu'à dix maçons et maçonnes ont été mobilisés. « Le mur qui menaçait de tomber a été remaçonné avec des briques de terre crue achetées à la briqueterie solidaire de l'association Terre, à Chevaigné. En fin de chantier, on a appliqué partout un enduit terre-paille pour redonner au bâti son esthétique originelle », résume Julien Savaton.  

Le résultat est sans appel pour Joëlle : « C'est magnifique, au-delà de mes espérances ! Les artisans et artisanes qui sont intervenus sont des bâtisseurs, maîtres dans l'art de restaurer. » Mickaël Delagrée renchérit : « La restauration du bâti ancien n'a rien à voir avec la construction moderne. On travaille avec un matériau patrimonial, qui a une histoire, qui crée du lien. »

En terre oubliée

Aujourd'hui, la bauge n'est pas la seule technique à être remise au goût du jour : torchis, adobe (brique de terre crue), badigeon en terre-bouse, isolation en botte de paille et enduit de terre... le sont aussi. Si la terre crue retrouve (enfin) sa place dans la construction, la rénovation et la restauration comme chez Joëlle, ça n'était pourtant pas gagné. Boudée par dédain, la terre crue a été cachée et délaissée à partir de la seconde moitié du XXe siècle. « Beaucoup de bâtiments en terre ont été recouverts d'enduit en ciment. Les chantiers de restauration n'ont plus été conduits dans les règles de l'art », affirme Philippe Bardel.  

En 1984, Michel Rouault, auteur de la thèse « Évolution et problèmes de l'habitat populaire et du logement social, l'exemple de la région de Rennes », écrivait : « Ces dernières années, les maisons en terre du bassin de Rennes ont très peu retenu l'attention ou l'intérêt (tout au plus les transforme-t-on en pavillons passe-partout). » Notre propriétaire anonyme de Pacé en sait quelque chose.

La Briqueterie solidaire, à Chevaigné, produit des briques de terre crue alimentant les chantiers du secteur.

Droits réservés : Julien Mignot

Savoir (vraiment) faire

En 2020, il rachète sa longère rénovée en 2007 par une entreprise classique du BTP. Sauf que voilà. « On a eu de gros problèmes d'humidité. Après les fortes pluies de janvier 2025, un sondage a révélé que nos murs étaient gorgés de flotte, jusqu'à un mètre de hauteur ! » La maison avait été rénovée comme une maison moderne : murs recouverts d'enduit en ciment, terrasse en béton... Autant de matériaux qui empêchent le sol et les murs de respirer. De plus, quand le propriétaire retire l'enduit à l'été 2025, il découvre des murs fissurés et des trous rebouchés avec du journal. Il confie les travaux à Granulo, une entreprise installée à Betton, trouvée via le site de Tiez Breiz et l'annuaire des Terreux armoricains. L'association Tiez Breiz agit pour la préservation et la transmission du patrimoine en bauge depuis plus de 50 ans. Elle dispense des formations pratiques pour ses adhérents et pour les professionnels. Les Terreux armoricains sont, eux, un collectif de professionnels.

Au regard de sa mésaventure, le propriétaire de Pacé ne peut que recommander de faire appel à des pros pour construire ou restaurer en terre crue. Mais il reconnaît que cela a un coût : dans son cas, plusieurs dizaines de milliers d'euros.

La main à la terre

Pourtant, la terre est un matériau local et accessible. La matière première ne coûte quasiment rien. Ce qui coûte, c'est la main-d'œuvre et le temps. « C'est ce qu'on appelle l'intensité sociale des projets », précise Mickaël Delagrée, le maître d'œuvre. D'où l'essor des chantiers participatifs, où les clients s'impliquent et embarquent leurs proches. « Pour leur transmettre les savoir-faire nécessaires, les maçons et maçonnes organisent des journées d'accompagnement technique », témoigne Julien Savaton, l'artisan maçon.

Les professionnels rappellent aussi qu'une maison en terre crue, c'est comme une maison standard : ça s'entretient tous les dix ans. « Il faut sortir des préjugés culturels autour de l'habitat en terre : il est solide et peut tenir des siècles », insiste Frédéric Bourgeon, gérant de Granulo.

L'école La Clairière, à Mordelles, a été entièrement conçue en terre et paille. Ses qualités thermiques ont pu être éprouvées durant les canicules de mai et juin dernier. 

Droits réservés : Arnaud Loubry, Rennes Ville et Métropole

La maison du futur ?

Philippe Bardel parle de robustesse : « La terre est un matériau exemplaire à tous égards. » Alors qu'attend-on ? Selon le conservateur, il faudrait revoir les normes actuelles du bâti, calquées sur le béton inerte et inadaptées aux spécificités vivantes de la terre. « Notre société fait de la supposée dureté du béton une norme absolue, au mépris de la durabilité réelle et écologique. »

Concluons avec ces mots de Michel Rouault : « C'est une véritable redécouverte de l'habitat rural traditionnel qui doit être entreprise, non pas pour en faire un objet de musée, mais pour savoir l'adapter à notre mode de vie ou pour en tirer des leçons utiles pour la conception d'un habitat tout à fait contemporain. »

Alors, la terre comme patrimoine vivant, à continuer de faire vivre ? C'est en tout cas la volonté affichée de Rennes, Ville et Métropole, qui porte le cycle Terre (voir encadré) et propose des visites et randonnées gratuites pour découvrir la terre crue.

Découvrir la terre crue

  • Opération Rennes centre ancien

Samedi 19 septembre
Visites d'immeubles avant les travaux, en cours de chantier et réceptionnés. Organisé dans le cadre des Journées européennes du matrimoine et du patrimoine. 9h45 à 12h. Gratuit. Départ : 9h45, place de la Mairie.

Infos et réservations : rennes.centreancien@territoires-rennes.fr (lien externe). Inscription obligatoire (jauge de 80 personnes).  

  • La terre comme ressource

Samedi 19 septembre
Visite dans le quartier de la Courrouze à Rennes. 10h30 à 12h. Gratuit.

Départ : 10h30, Pôle de l'Arbre - 25, rue des XXV-Fusillés-du-30-Novembre-1942, à Saint-Jacques-de-la-Lande. Arrivée : 24, avenue Jules-Maniez, Rennes (métro Courrouze).
Infos et réservations : tourisme-rennes.com. Inscription obligatoire.   

  • Le Milieu vous ouvre ses portes !

Dimanche 20 septembre
Visite de la ferme (XVIIe siècle), sérigraphie en terre, spectacle Cirque Pardi!, brunch. 12h à 17h.    Gratuit. Le Milieu (Ay-Roop) : 6, rue du Haut-Bois, à Saint-Jacques-de-la-Lande. Brunch sur réservation : ayroop.com (lien externe) 

  • L'essence terrestre de Tizé

Dimanche 27 septembre
Parcours sensoriel et poétique, goûter de la terre. 14h à 18h. Gratuit. Au bout du plongeoir, Manoir de Tizé, à Thorigné-Fouillard. auboutduplongeoir.fr (lien externe)