Pourquoi le débat est aujourd'hui difficile ?
Parce qu'il y a une montée de la polarisation affective : on ne parle plus de débat d'idées, mais de postures où les gens refusent d'écouter l'autre et restent enfermés dans leurs croyances. Dans ces conditions, le débat se bloque. On le voit aux États-Unis, où ils ont réélu un président qui se pose lui-même en polarisateur. Si on est contre ce qu'il dit, on est contre sa personne. Quand Trump qualifie de « fake news » les enquêtes du Washington Post par exemple juste parce qu'elles ne lui plaisent pas, il nourrit cette logique et les mécanismes de la désinformation.
Que peut apporter la psychologie sociale ?
Elle s'intéresse à l'influence des autres sur nos comportements. On est sur des questions de croyance, mais aussi d'appartenance sociale. Sur les réseaux sociaux, tu es « avec moi ou contre moi ». Nous cherchons à comprendre comment on peut diffuser des fausses informations, comment notre esprit critique s'affaiblit quand une information émane de notre groupe. Ce n'est pas seulement une question de personnalité mais d'appartenance à un groupe social ou à une communauté. La polarisation du débat public peut conduire à une radicalisation des propos. L'enjeu est de développer des outils de prévention.
Les réseaux sociaux amplifient-ils cette polarisation ?
Pas les réseaux sociaux en tant que tels mais leurs algorithmes. Ils favorisent les réponses rapides, les likes, les insultes. Et entretiennent une pression forte : on doit tout savoir tout le temps, prendre vite position. Tout est fait pour créer une addiction et faire baisser notre vigilance. L'Union européenne tente de mettre en cause ces procédés addictifs, notamment développés chez Meta.
Comment retrouver le goût du débat ?
Individuellement, on peut essayer de ralentir : ne pas réagir immédiatement, prendre du temps avant de répondre à un message... Mais cela ne suffit pas. L'individu est pris dans le piège des plateformes. Une réponse législative est nécessaire au niveau international pour responsabiliser les entreprises du numérique.
L'école, les médias, les associations culturelles ont aussi un rôle à jouer. Il est sain d'avoir une certaine dose de doute, mais l'opposition systématique n'est pas l'esprit critique. L'esprit critique, c'est accepter que plusieurs hypothèses existent, puis chercher les preuves et être capable de changer sa position.
Propos recueillis par Marilyne Gautronneau